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L'autre fille & Marie-Thérèse

L'autre fille, d'Annie Ernaux, est un ouvrage très bref et intense : une lettre, adressée par l'auteur à sa sœur Ginette, dont l'existence lui a été cachée durant son enfance. Une sœur, érigée en petite sainte, décédée brusquement plusieurs années avant la naissance de l'écrivaine. Une sœur dont ses parents ne lui parleront jamais directement mais qui rôdera tel un fantôme sur sa vie entière.

Comment se construire quand nos parents nous cachent un si lourd secret ? Quel impact un drame survenu avant notre naissance peut-il avoir sur notre existence, même des décennies plus tard ?



Ces questions, je me les pose depuis trois ans.

Dans ma famille aussi, il y a une autre fille. Son existence ne nous a jamais été cachée en revanche.
Elle s'appelait Marie-Thérèse.

Ma grand-mère maternelle est la dernière d'une fratrie de 3 enfants : Marie-Thérèse, sa grande sœur, est née en 1927, si mes souvenirs sont bons, son frère Georges, en 1930, et ma mamie, donc, en 1933.
Alors que Marie-Thérèse a 8 ans, son oncle et sa tante lui font le bonheur de l'emmener en vacances à la mer, tandis que le reste de la famille reste dans le petit village du Nord où ils vivent modestement.
Après quelques jours, un soir, on frappe à la porte de la maison : c'est l'oncle ! Il est arrivé un drame. Marie-Thérèse est morte, foudroyée par la fièvre scarlatine.

Cette histoire, je l'ai entendue toute ma vie. Souvent, Mamie ressort les quelques photos qu'il lui reste de cette autre fille : on y voit la gamine toute frêle, les cheveux coupés courts, les genoux saillants rentrant vers l'intérieur, et la mine triste.

Parfois elle évoque sa mère, Alyse, devenue sourde à la suite de ce choc émotionnel et restée morne à jamais. 

Mamie m'a raconté souvent les premières années de sa vie de jeune femme. On ne la laissait pas faire grand-chose. Il fallait être prudente et bien se tenir. A vingt-ans, la voilà envoyée par ses parents "en service" auprès d'une famille de la bourgeoisie lilloise, à quelques kilomètres de son village, alors que toutes les filles de son âge sont en couple et tombent enceintes. Elle se mariera tard pour l'époque : à 27 ans, et aura deux filles, ma tante et ma mère, à l'aube de ses trente ans.

Nous sommes une famille de femmes. Moi-même je suis l'aînée d'une fratrie de 3 sœurs. Mon grand-père maternel est décédé assez jeune. Mon père est une figure silencieuse, qui n'a jamais voulu  s’immiscer, ou qu'on n'a jamais laissé s'immiscer, sans doute un peu des deux, dans un dialogue éternellement féminin.
Longtemps je me suis sentie bridée et surprotégée par ces matriarches. Longtemps la communication avec ma mère a été tumultueuse et chargée de reproches à double sens.
J'ai grandi avec quelques troubles dans mes valises : une timidité maladive, une angoisse et une inquiétude omniprésentes en toute situation nouvelle et cultivées par mon environnement familial, un mutisme sélectif qui a duré 5 ans.
J'ai grandi sans prendre aucun risque : je n'ai jamais été grande aventurière, je suis restée la bonne élève qui a suivi des parcours fléchés ou presque, et aujourd'hui encore, j'habite à trois kilomètres de chez mes parents.
Et puis soudain, devenue adulte, je me suis heurtée à mon existence. Soudain, le vide. La colère. La révélation d'une duperie. L'impression d'avoir vécu en étant celle que les autres attendaient que je sois, mais pas celle que j'étais profondément.

Un jour, oui, le hasard d'un prénom lancé dans une conversation a éclairé brutalement de ses réponses les questionnements qui me torturaient et pour lesquels je commençais à fouiller, instinctivement, du côté de la psychologie transgénérationnelle.

Marie-Thérèse. 

Et si j'avais finalement vécu vingt-cinq ans de manière à rassurer ma mère et ma grand-mère ? Et si notre communication était teintée de colère parce que j'étais une fille ? Une fille aînée, une fille qu'on risque de perdre ? Avoir un garçon lui aurait facilité la vie, sans doute. C'est ce que je me dis depuis que j'ai été soulagée de mettre un fils au monde en premier...

A cause de Marie-Thérèse, ou du moins de ce qui lui est arrivé, Mamie a été élevée sous l'ombre du risque qu'il ne lui arrive quelque chose. Elle a été nourrie des angoisses de sa mère, elle, la deuxième fille, la survivante. Elle a reproduit cette attitude surprotectrice avec ses filles.
Tout s'éclairait. Le tempérament très anxieux de ma tante, qui s'est mariée et a vécu dans le village voisin de celui de Mamie, d'une vie très stable et sédentaire. La capacité de ma mère à craindre énormément de choses, parce qu'on ne sait jamais ce qui peut arriver. Surtout, ne pas prendre de risque. 
Les visages terrorisés de tous mes proches quand j'ai moi-même eu la scarlatine vers 8 ans. 
L'espèce de drame qu'a représenté mon opération de l’appendicite à 17 ans, avec ce défilé de visiteurs dans ma chambre d'hôpital, comme si j'allais vraiment mourir, alors que j'aspirais surtout à du repos. 
Et puis ma première grossesse, qui s'est soldée par une hospitalisation pour mon fils et moi, à cause d'une prééclampsie, et l'inquiétude, encore.

Marie-Thérèse a été l'aînée qui a empêché, indirectement, sa cadette de vivre. Elle est aujourd'hui encore le fantôme qui plane sur ma famille.

Les femmes de ma famille s'en veulent. Il y a de la rancœur dans les échanges. Mais je sais aujourd'hui à qui s'adressent leurs reproches, même si toutes n'en sont visiblement pas conscientes : ils vont à Marie-Thérèse, la première fille. 

Je me suis apaisée, car j'ai compris. Je n'ai plus de reproches à adresser à ma mère ou à ma grand-mère. Elles sont victimes, elles aussi.
J'ai juste l'envie de hurler mon envie de vivre. 

Comment laisser cette enfant sur le bord de la route pour entreprendre une existence intense et entière  ? C'est tout le travail que je mène depuis ces quelques années...


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secrets de famille, psychologie transgénérationnelle, psychogénéalogie, famille

Commentaires

  1. Je m'intéresse de très près à la trangé (une amie très proche est devenue psy transgénérationnelle récemment). C'est tellement fascinant. Bravo pour ce travail sur toi. Ce livre m'a évidemment fasciné. Il y a de mon côté Marguerite, née avant ma mère est décédée enfant dont on ne parle pas (le dialogue avec ma mère est très difficile) et mon "absente" à moi. Il y a tous les autres secrets de famille qui plombent.. Quel beau témoignage que le tien en tout cas !

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    1. Oui, je me souviens, tu m'en avais parlé !
      C'est fascinant et tellement éclairant je trouve, dans la construction de notre identité !

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  2. Bonjour, nouvelle arrivée par les hasards d'internet sur ce blog, je vous recommande le documentaire carré 35 qui évoque un secret de famille, je l'ai découvert hier et il ouvre beaucoup de portes intérieures...

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    1. Bonjour Constance. J'ai entendu parler très récemment de ce documentaire en effet, je vais essayer de le voir, il a l'air particulièrement éclairant !

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