L'autre cercle des femmes

Mes chéris, vous êtes nés de mon ventre, vous êtes nés d'une fenêtre alors que la plupart passent par la porte. Une petite porte que toutes les mamans ont entre les jambes. Une petite porte qui est, pour certains bébés, ou certaines mamans, un peu dangereuse à franchir. Alors, pour ces petits êtres-là, les médecins ont appris à réaliser des sorties par effraction, à ouvrir des fenêtres et c'est autrement que les mamans rencontrent leurs bébés. Tout le monde attend ses invités sur le seuil, personne n'est prêt à ce qu'ils frappent au carreau et en enjambent le rebord ! Ça surprend, ça déboussole, ça inquiète même parfois. 


Je suis une maman à césariennes. 
Je suis une maman qui a cru très longtemps qu'elle ne faisait pas partie du cercle des femmes, qui s'est sentie exclue du lien qui unissait les autres mères, détentrices du savoir des naissances et survivantes de l'ultime rite initiatique.
Je suis une maman à césariennes et longtemps j'ai pensé que j'étais moins valeureuse. Plus faible de n'avoir su donner la vie à mes enfants, de n'avoir pas connu la douleur de l'enfantement, d'avoir été passive et spectatrice d'un moment où j'aurais dû me donner toute entière dans l'épreuve jusqu'au dépassement de soi.
Qu'on ne s'y trompe pas, je ne blâme pas les autres femmes : elles n'y sont pour rien. J'étais simplement celle qui restait sur le pas de la porte, qui n'accédait pas au rang de celles qui savaient ce que c'était de mettre son enfant au monde, de le sortir de soi. Un savoir millénaire qui marque le passage dans le grand cercle de la maternité et dont les femmes parlent entre elles.

Les consolations qui consistaient à me faire entendre que j'étais une chanceuse, que j'avais vécu des naissances confortables (ce qui est discutable en soi), que j'avais un périnée de jeune fille, ne m'ont jamais consolée. Ma confiance en moi claudiquait sur une jambe de bois, je me posais en coupable et en incapable.

Les débats sur les césariennes sont nombreux, parfois houleux. On pointe du doigt cette pratique comme un acte qui serait pratiqué par confort. Sans doute l'est-il, dans certains cas, dans certains lieux. Certainement pourrait-on en réduire la pratique. Mais, sans raviver les débats, car ce n'est pas le propos, je ne crois pas me tromper en disant que rares sont les mères qui se réjouissent de faire naître ainsi leur bébé. On voudrait toutes une naissance naturelle et sans problème. Quand la césarienne est un choix, là encore il s'agit bien des fois d'une décision liée à un passé douloureux. 

Il y a cinq ans, je devenais donc mère en pensant ne l'avoir aucunement mérité (je vous passerai pour aujourd'hui l'épisode prématurité et RCIU qui n'a rien facilité), je me sentais en marge, illégitime et tellement ignorante ! Mon esprit focalisait sur ce que j'avais raté, dans tous les sens du terme. 

Le temps s'écoulant, j'ai fait des rencontres fortes, j'ai posé des mots sur ce mal qui bridait ma maternité, je me suis heurtée à des histoires qui me renvoyaient mon "échec" (car c'est ainsi que je percevais mon vécu) au visage. J'ai réalisé que d'autres femmes employaient les mêmes termes pour dessiner les mêmes cicatrices, et que si ces compagnes connaissaient les mêmes peines que moi, nous formions peut-être une communauté. Une femme sur cinq, ce n'est pas une marge. Une femme sur cinq, c'est ta cousine, ta sœur, ta mère ou ta voisine.

J'étais stupéfaite de comprendre que dans ce que nous pensions être notre ignorance et notre solitude, d'une, nous n'étions pas seules, de deux nous étions détentrices d'un autre savoir ! Nous formions un cercle, un autre cercle, un cercle de mères blessées dans leurs chairs et dans leurs cœurs. Bien sûr que si, nous avions connu la souffrance de l'enfantement ! Une douleur différente, une souffrance physique qui nécessite convalescence, une blessure d'ego qui réveille les démons intérieurs... Nous avions dépassé la peur, nous avions combattu parfois des maladies, nous avions dû apprendre le renoncement et faire des deuils... Certes, ces naissances n'étaient pas naturelles, physiologiques, "parfaites", elles étaient toutefois notre rite de passage à nous. Tout aussi initiatique, et pour lequel nous devrions avoir cette gratitude infinie d'être en vie, et d'avoir pu donner, malgré tout, la vie à un petit né de notre ventre. 

Ces histoires de naissances sont nos histoires, l'histoire de la naissance de nos enfants, l'histoire de nos naissances en tant que mères.

La maternité ne devrait jamais être une compétition, elle ne devrait jamais nous faire rougir.

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Commentaires

  1. Je me retrouve tellement dans ce que tu écris là. La césarienne pour ma puce, bien qu'elle se soit bien passée, m'est tombée dessus comme une bombe! Je ne m'y attendais tellement pas. Tout est tellement allé vite. Je ne pensais même pas accoucher et me voilà quelques heures plus tard en césarienne... C'était finalement le plus dur cet absence de préparation psychologique. On devrait beaucoup plus nous préparer à ça en amont même si finalement, je crois qu'on ne veut simplement pas entendre...

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    1. Merci pour tes mots ici. On croit à tort que ça n'arrive qu'aux autres. Le sujet est souvent balayé rapidement pendant les préparations à la naissance. (Et c'est pareil pour la prématurité d'ailleurs. Quand ça nous tombe dessus, on perd pied)

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  2. Je ne sais pas ce que tu veux dire par naissance parfaite? Existe-t-elle? Ne l'as tu pas idéalisée? Perso, j'ai accouché par voie basse avec une péridurale mal mise. La douleur s'est concentrée sur ma fesse droite (qu'est-ce qu'on ne raconte pas quand même sur la toile), je ne sentais plus ma jambe gauche et je n'ai pas senti mon fils "descendre"...et c'est aussi un "regret" car ma situation fait que je ne pense pas que j'aurais d'autres enfants.

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    1. La naissance parfaite n'existe pas, je crois, à moins que tout se passe de A à Z comme on l'avait souhaité et imaginé ?
      Pour moi, en tout cas, le propos n'est pas de dire qu'accoucher par voie basse, c'est la naissance parfaite.
      Nos histoires et nos attentes sont toutes différentes et je n'ai aucun jugement à porter sur ces horizons divers.
      Dans tous les cas, quand il y a douleur émotionnelle, je crois qu'il est important de travailler sur son vécu pour apprendre à l'accepter et à le transcender en une force nouvelle.

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  3. Je compatis. J'ai beaucoup eu ce ressenti après ma première césarienne. Même si je n'étais pas enchanté à l'idée d'accoucher par voie basse et qu'à choisir j'aurai préféré la césarienne, je me suis toujours sentie moins 'courageuse'. Pourtant ça n'était pas un choix (bébé en siège et bassin trop étroit) mais je me suis parfois demandé si je n'avais pas provoqué ça inconsciemment.
    Alors pendant ma deuxième grossesse, je regardais Baby boom en m'imaginant presque sortir l'enfant moi même. Et puis ça a été césarienne en urgence dans un contexte un peu chaud (d'ailleurs je découvre ton parcours et on a quelques points communs avec cette deuxième naissance). Je peux te dire que même si je ne sais pas ce que sont les contractions de travail, j'en ai bavé sérieusement. Je sais aussi qu'on ne serait plus là sans césarienne. Malgré tout, j'ai toujours l'impression parfois d'âtre un peu moins mère.

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    1. Merci d'avoir laissé ton témoignage ici. C'est toujours touchant de lire vos mots, à vous, ces autres femmes dont je me sens si proche.

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  4. Je lis enfin ton article à propos de la césarienne. Tes mots résonnent en moi et appuient encore là où cela fait mal. Une cicatrice bien moins visible que celle de la césarienne, mais qui se ferme petit à petit...
    Merci de nous faire nous sentir moins seules :-)

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    1. Une cicatrice dont on ose rarement parler, qui plus est, je crois, parce que la culpabilité est bien là.

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  5. Un très bel article sur un sujet bien peu abordé.

    Tes mots : "un cercle, un autre cercle, un cercle de mères blessées dans leurs chairs et dans leurs cœurs", sont si vrais, et si difficiles à comprendre pour ceux qui ne l'ont pas vécu !

    Quand je dis avec sincérité que j'ai eu du mal à m'en remettre, tout le monde me répond "bah c'est pas rien en même temps, c'est une opération !". Heu, oui, mais je ne parlais pas du fait de s'en remettre physiquement, en fait !
    Ça ne semble traverser l'esprit de personne qu'on ait besoin de s'en remettre dans notre cœur...

    Je sais bien que c'est pas la fin du monde, et que tous les accouchements - même par voie basse - ne se passent pas tous bien, mais je remarque quand même qu'énormément de femmes ont envie de parler de leur accouchement par voie basse, elles ont envie de raconter, ça reste un beau souvenir... alors que je n'ai entendu aucune femme avoir envie de relater sa césarienne minute par minute.

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  6. Ah voilà !
    Grâce à vous, avec un "léger différé" de... 25 ans, je trouve écrit par une autre ce que j'ai ressenti lors de la naissance de mon fils et dont on ne parlait absolument pas alors (pas sûre d'ailleurs qu'on en parle plus aujourd'hui) : cette "certitude" interne de ne pas être une "mère à part entière" du fait de cette naissance spéciale.
    En fait avec le temps, je me suis dit qu'au contraire j'avais été une mère aimante et responsable qui avait évité une arrivée dans ce monde catastrophique voire fatale, pour lui comme pour moi !

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  7. Ma filles aînée est née par césarienne et comme d'autres je n'y étais pas préparée. J'ai eu beaucoup de mal a m'en remettre physiquement et émotionnellement.
    Aujourd'hui encore il existe la possibilité que ce geste ait été inutile.
    Pour ma deuxième j'ai pu accoucher par voie basse car je savais que c'était possible et je lai demandé.
    Meme sans péridurale ça a été une réparation...
    Du coup je me demande quel est mon cercle ?
    En tout cas je recommande de tenter la voie basse si possible pour le bien être de la mère comme de l'enfant !
    Et je souhaite bon courage a toutes celles qui font le deuil de leur accouchement parfait. Je suis passée par là un jour on y arrive

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  8. Ma fille née par césarienne voilà 30 ans va bientôt être maman elle-même. Ce qui me frappe le plus en lisant votre article , c'est qu'après toutes ces années cette émotion ou plutôt cette blessure est restée intacte. Tout reviens tel quel !
    Maintenant je suis curieuse de savoir comment je vais ressentir l'accouchement de ma fille .
    Je suis ravie qu'internet permette cette parole. Votre idée de cercle est magnifique. elle libère beaucoup de femme de toutes générations, et elle nous relie enfin dans une expérience commune.

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  9. Merci pour ce billet. C'est un sujet pour lequel il est important de dire qu'il peut y avoir différents vécus , parfois douloureux et qu'il n'est pas simple d'en parler. C'est marrant parce que vous avez formulé des choses un peu comme l'association Césarine dans son livre qui est destiné aux jeunes enfants pour leur expliquer la naissance par césarienne. Alors, n'hésitons pas à raconter aussi les naissances par césarienne.

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